Des Carreaux
Des carreaux
Arles
Édition 40 pages et 2 tirages risographiés
Photographie argentique (2021)
Les angles sont le lieu de réunion de toutes les lignes qui, formant une pointe s’élancent vers le haut. De part et d’autre de ce point, les lignes du bâtiment sans toit, découpent deux trapèzes entre ciel et terre. Ces deux trapèzes sont striés de verticales et d’horizontales formant un quadrillage régulier. Dans ce motif, des percées carrées constituent les fenêtres où la grille vient flouter, en contact, l’ouverture. Au sol, les portes rectangulaires sont proportionnelles aux fenêtres, souvent surmontées d’un auvent lui aussi dans ces mêmes proportions de matériaux et de rectitude. Les murs suivent eux aussi les mêmes dimensions de sorte qu’on distingue difficilement le transparent de l’opaque. Des plaques de pierre grise, de béton ou du crépi viennent recouvrir ces murs formant un carrelage.
Les percées sont nombreuses mais l’ensemble fait bloc, donnant la sensation que les portes d’accès et de sortie sont les seules ouvertures. Le bâtiment est construit comme une boîte où les murs externes viennent avancer et reculer de quelques dizaines de centimètres délimitant cette grille. Souvent, au rez-de-chaussée ou surmontant l’édifice, une construction adjacente ou superposée vient compléter la vision, accentuant la perspective et ses angles.
Ce sont les lignes d’un hôpital, d’un collège, d’un hôtel de police et d’une administration d’aide à l’embauche. Ce sont les lieux de tous, les lieux du commun, des lieux du vulgaire.
Annonce imminente d’un jugement de valeurs. Qualification de ce qui l’est ou ne l’est pas. Condamnation irrémédiable d’un faible niveau d’éducation, d’une pauvreté matérielle et intellectuelle, d’une médiocrité sans remède, du fléau de l’ignorance et du mauvais goût, de la complaisance dans un milieu qui ne valorise pas l’émulation et qui se prélasse dans l’imitation de l’élite.
Ce qui se révèle dans ces termes, c’est aussi l’accessibilité des objets. L’accessibilité à tous sans critère a priori du commun, de ce qui appartient à tous. Là où tous sont égaux, de bon ou de mauvais goût, ou sans être égaux, tout bien considéré, tous sont au moins reçus dans ces espaces.
Espaces fonctionnels où, lorsque la capitale s’efface, l’ingénierie a souvent pris l’avantage sur l’esthétique classique. Ternes et cérébraux. Les lieux sont lissés, stéréotypés, au plus proche de leur usage. D’ailleurs seuls les usagers des services qu’ils hébergent les fréquentent. On ne s’y promène pas, on s’y rend, on y dépose et retire des documents, on y tamponne, on y appose dates, mentions et signatures, on y patiente, on y fait la queue, personne ne doit rêver ou se perdre dans le décor.
Ce sont des lieux où l’enceinte nous prévient déjà de ne pas dépasser. Le regard n’est pas là pour être distrait, pour s’échapper, mais pour exécuter la tâche que vont remplir ensemble l’usager et l’agent. On y attend d’être soigné, entendu, instruits, remis sur le marché du travail… Ce ne sont pas des lieux où un professeur dira à ses étudiants qu’ils sont l’élite de la nation, ce ne sont pas des lieux pavés de prétention. Ce sont des lieux de soutien, d’aide, de remise en route des usagers-citoyens sur une mauvaise route. Ce sont les lieux que tous peuvent fréquenter mais que seuls ceux qui en ont les problématiques fréquentent sans rêver.
Dans le monde de l’égalité, le vulgaire disparaît avec l’histoire du petit homme. Reste l’histoire de cet usager sans passé et sans goût de toutes manières, dans une localité quelconque du territoire de la République.