Archive familiale : Portrait de Marie-Théophane alors missionnaire au Japon
Carte de Cassini, XVIIIème siècle
Mon grand-oncle d'Amérique
« S’en suit un silence.
Jack London me condamnait donc à mourir en quelques pages, m’abandonnant là où il m’avait emmenée et s’enfuyant comme un chien. C’était une menace, il me prévenait de ne pas défier la nature, de ne pas trop la vouloir. Je ressortais engourdie de ma lecture dans mon corps toujours flottant.
Pour combattre cet état et dans une nouvelle émergence comme les récits sont capables d’en donner, je descendais dans le garage de la maison où il m’avait exécutée avec une folle envie de construire une cabane pour m’abriter du monde extérieur. N’ayant pas une source de bois suffisante à ma disposition, je récupérais des morceaux de roseaux et autres brindilles dans le jardin qui délimitait l’espace que m’avait prescrit les attestations du gouvernement. Je donnais ainsi une dimension de maquette aux aventures que j’avais suivies sous forme de loup, de chien ou de trappeur. Mes doigts devenus des bras miniatures nouaient et cousaient du fil de coton autour de petites branches qui formaient désormais les arêtes d’un cube surmonté d’un prisme triangulaire. Je recouvrais le tout d’un morceau de vieux drap, symbolisant la toile de tente avant de coudre une toiture de roseaux. Cette entreprise me prit plusieurs heures, sûrement plusieurs jours dans cette vie miniature que je confectionnais. Une fois ma construction achevée, je décidais de la mettre en situation. J’allais donc vers le fond du jardin en friche, armée d’une pelle et d’une serfouette et je commençais à y creuser un large trou puis un petit canal qui coulerait depuis ce nouvel étang jusqu’au récent potager qui bordait la propriété. Au milieu des herbes hautes et de sa collection d’insectes, les amorces d’arbrisseaux paraissaient des épicéas et les mauvaises herbes de jeunes sapins. Dans ce décor de printemps, je remplissais les cavités fraîchement creusées d’eau par le biais du tuyau d’arrosage comme si des siècles de pluie avaient en quelques minutes formé un lac. Alors que mon système ne fonctionnait que moyennement aux vues de la porosité de cette terre bretonne, je laissais le robinet faiblement ouvert comme si finalement, faute de pluie diluvienne, le printemps faisait fondre des glaciers imaginaires surplombant mon installation. Après avoir évacué mes ambitions démiurgiques, je venais placer ma cabane au bord du canal. J’enfonçais les morceaux de bois qui la structuraient dans le sol devenu meuble comme d’énormes pieux. Ne pouvant bien sûr pas correspondre à l’échelle ni développer une vie de camp et d’aventure autour de ma cabane, j’avais envie d’y apporter un élément qui me procurerait un tant soit peu la sensation de vivre ce qu’elle me racontait. Je décidais donc de l’incendier.
Je cherchais alors, comme l’homme que j’incarnais un peu plus tôt, de quoi faire un feu. Mes recherches aboutirent à collecter le reste de roseaux que je faisais sécher, quelques herbes que mon père avait arrachées et laissées dans un coin et je découvrais d’un panier rempli de brins de lavandes ayant perdu toute saveur. J’attendais la tombée de la nuit avec impatience. Me raccrochant, pour la première fois de cette époque où le temps avait disparu, aux éléments d’une chronologie naturelle. Lorsque l’heure bleue s’abattit sur le jardin, j’installais un système d’enregistrement multiple, confiant à mes co-confinées le soin de filmer l’événement à suivre. Nous étions donc toutes trois au fond du terrain, les pieds trempés par la rosée du soir. Je plaçais un fagot de ma composition pyrotechnique sous la cabane et un autre plus petit, comme si ses occupants avaient préparé le feu de leur campement, à l’extérieur. Je reliais les deux foyers par quelques brins de lavande. Cérémonieusement, comme pour finir cette aventure à peine imaginée, je frottais une allumette contre le phosphore de la boîte et la déposais délicatement sur le feu extérieur. Celui-ci, malgré l’humidité s’embrasa en quelques secondes. La petite flamme qui se reflétait sur mon faux cours d’eau me donnait l’impression, l’espace de quelques instants, de survoler un campement de chercheurs d’or. Je ne savais comment regarder : en oiseau ou en observateur sur une rive opposée. Je cherchais le cadre pour me plonger dans la scène. Je ne voulais pas que mes yeux effacent un seul instant de cette fabuleuse aventure. Mon expédition dans l’immensité au fond du jardin dura, en tout et pour tout, à peine dix minutes. Mais ce furent dix minutes d’un chaos chavirant. Le feu venait de trouver son chemin vers la lavande et courait à présent le long du tissu. En quelques secondes, la sérénité et la chaleur apportées par ce feu de camp à mes voyageurs imaginaires s’étaient transformées en un monstre dévorant. Mes aventuriers impuissants s’étaient enfuis au milieu des épicéas et des sapins, galopant avec les araignées et punaises diverses, dérangées par le spectacle. Je restais là, à sentir enfin la chaleur du feu qui séchait ma chemise et embaumait un parfum de terre évaporée et de lavande. Aveuglée par les flammes blanches, le reste du décor disparaissait tandis que le ruisseau derrière le talus devenait la rivière et la maison de famille derrière mes épaules la cabane. L’agrandissement était réussi.
Durant les quelques minutes pendant lesquelles mon rêve finissait de flamber, la cabane tombant en charbons crissants sur elle-même, je vivais la fonte des glaces de mon printemps imaginaire au pied du grand Nord.
Silence à nouveau. »
Extrait de Mon Grand-oncle d’Amérique p. 38-44
Vue piétonne,
Capture d’écran Google maps, 2021
Vues piétonnes,
Capture d’écran Google maps, 2021
Vue satellite
Capture d’écran Google maps, 2021
Carte IGN,
Capture d’écran géoportail.fr, 2021
« La traversée de la réserve des castors, dont j’ignorai l’existence jusqu’alors sur le territoire français, fut somptueuse. Nous marchions sur une sorte de plancher de bois qui serpentait dans la flore de tourbière. Nous n’apercevions bien sûr aucun de ces spécimens craintifs. Nous ne les cherchions d’ailleurs pas tellement. Mais ce chemin, prévu à notre divertissement nous permettait de progresser un peu surélevées de la terre marécageuse et de distinguer aisément le territoire broussailleux des rongeurs. C’était comme une sorte de tapis volant qui symbolisait un récent accord entre ces bêtes qui avaient bien failli disparaître et notre présence, enfin notre accaparation de leur territoire plutôt. Ici, les plantes n’étaient désormais plus plantées par les hommes, elles vivaient leur propre autonomie, sans règles édictées, enfin visiblement. Je me souviens du discours de certains chasseurs que j’ai pu croiser qui se revendiquait d’une insertion de l’homme dans la nature comme « grand régulateur », permettant de limiter la prolifération par exemple de lapins qui détruisent l’équilibre des sols en y creusant des galeries. Était-ce ça l’écologie, préserver ce qu’on n’a pas tout à fait détruit ? Mais finalement n’était-ce pas nous surtout qui avions réduit leurs habitats, parquant des espèces dans des espaces délimités sur des cartes précises que nous seuls comprenons ? Un lapin sait-il seulement lire une carte ?
Finalement, nous deux, aventurières du dimanche en manque d’images d’Épinal, de nature, nous contribuions à cet accord. Peut-être que si nous, les humains, n’avions pas été des chasseurs et débroussailleurs compulsifs, les lapins auraient envahi le monde et provoqué son effondrement… Peut-être qu’il y aurait eu une guerre de colonisation entre les lapins et les castors… »
Extrait de Mon Grand-oncle d’Amérique p. 145-148
Vue satellite,
Capture d’écran Google maps, 2021
« J’eus même peur que l’on m’oublie. Je commis l’erreur de chercher ma position dans l’espace, sur la carte satellite de mon téléphone. Le vertige fut immédiat au regard du noir numérique qui s’affichait à quelques mètres du bord. La carte ne répertoriait pas même des récifs que je distinguais nettement devant moi, m’opposant un vide intégral d’information cartographique devant la réalité de la topographie. Personne ne devait considérer comme existant ou digne d’intérêt le petit morceau de planète où je me tenais. Les ondes d’internet venaient m’informer de l’inexistence de l’environnement dans lequel j’étais pourtant. À nouveau, j’étais sûrement partie trop loin dans le paysage, dans le paysage des autres, dans le blanc des cartes, dans un lieu où personne ne m’attendait, où l’on n’aurait d’ailleurs pas pensé me trouver. Et comme par peur de disparaître dans le néant, je partais de la petite crique, l’estomac un peu noué. D’un autre côté, je ne voulais rien manquer de l’île. En faisant le tour de la côte, je me rendais compte que je préférais être sur le versant nord, face à l’Île Sainte Marguerite, au port de Cannes et son assemblée de flambeurs, surmonté par l’arrière par d’imposantes montagnes aux sommets blanchis par les récentes neiges d’octobre. C’était bien la première fois que face à l’immensité de la mer, qui n’était même pas un océan, je ressentais un tel vertige. Habituellement, sur la côte bretonne je prends toujours soin de ne pas mettre dans mon champ de vision une quelconque trace humaine. Je m’assois toujours sur le même conglomérat de rochers n’ayant en vue rien d’autre qu’un îlot inhospitalier, balayé par les vents et l’infini de la mer. »
Extrait de Mon Grand-oncle d’Amérique p. 252-255
« La lecture était ardue tant les carolines partaient en grandes courbes au-dessus des mots, mais c’était lui et j’avais retrouvé sa trace, la preuve de son existence dans un document de l’État Français. Il était bien né ici, il faisait bien partie de la famille, son père était bien enterré dans le cimetière à côté avec tous ceux que je ne connaissais pas mais dont j’étais issue. Je crois que c’était ce lien-là, de pouvoir prouver que j’appartenais à une histoire, à un arbre de gens dont les visages demeuraient inconnus mais qui formaient ensemble un groupe, une famille… Je crois que c’était ce lien-là, cette preuve là que j’étais venue chercher. Je me sentais soulagée comme ayant amarré mon bateau avant la dérive. Je proposais alors aux employées municipales de clore cette vie par l’ajout, de l’autre côté de l’acte de naissance, du petit carton envoyé par le frère Abbé qui avait annoncé à son frère le décès de Sylvain au Canada en ces termes :
« Les pères cisterciens
Abbaye de Notre-Dame de Nazareth
Rougemont, P. Q.
Canada
Samedi 11 septembre 1954
Cher Monsieur,
J’ai une bien triste nouvelle à vous annoncer : le décès de votre cher frère Sylvain, Simon Planès ou religion révérend père Dom Marie Théophane, prieur de notre abbaye. Si vous perdez, cher monsieur, un frère, je pleure celui qui était pour moi un ami, un conseiller sage et prudent.
Nous le vénérions tous comme un modèle. Sa régularité, sa douceur, sa patience lui avait conquis tous les cœurs.
Ayez la bonté d’annoncer cette pénible nouvelles aux membres de sa famille.
Ses obsèques auront lieu lundi.
Veuillez recevoir mes biens religieuses sympathies.
Union, cher monsieur, de prière, et, croyez-moi, je prie, votre bien dévoué en Jésus et Marie immaculée.
Frère Marie Augustin Abbé S.O.C
Le cher Père a remis paisiblement son âme à Dieu ce matin samedi 11 septembre à 9h3/4. »«
Extrait de Mon Grand-oncle d’Amérique p. 345-346
Carte postale de l’Abbaye de Rougemont Canada
Mon Grand-Oncle D'Amérique
Côtes d’Armor, Alpes-Maritimes, Hérault, Île de France
Travail d’archives et d’écriture sur les traces d’un aïeul mythique, voyageur et missionnaire. En quête de nouveaux imaginaires, Camille Riou poursuit les traces en France d’un arrière grand-oncle envoyé au Canada fonder un monastère au début du XXe siècle.
Recherches photographiques autour du mémoire de fin d’études
2020-2021
« L’oncle d’Amérique est une figure, issue du vaudeville du XIXème siècle, qui intervient dans une intrigue pour dénouer une situation, apportant de manière inespérée une fortune bâtie dans le Nouveau Monde. J’entends par-là l’incarnation du fantasme, du voyage, de l’exploration chanceuse, de la découverte, par un élément nouveau au récit qui suscite un rebondissement décisif. En réalité, il y aura bien des voyages et un oncle, mais point de fortune.
L’axe majeur de ce texte est la marche et les boucles qu’elle impose. Le mouvement du corps et de l’esprit au travers de lieux, connus ou non, engendre certains processus réflexifs. Durant ces pérégrinations, les fantasmes ont surgi clairement et j’ai pu toucher mon imaginaire. Si clairement qu’il s’est transformé et qu’à y bien regarder, ces marches auront peut-être créé des chemins de pensée et en auront délaissé d’autres. C’est une marche de photographe, où l’œil devient le corps entier et l’endroit de la réflexion. Une rêverie qui engendre un voyage temporel autant que géographique, à travers des époques et des générations, dans des paysages qui racontent l’histoire de ceux qui les ont peuplés, histoires de famille, des présents ou des absents. »